- Radio Alger-

 

Petits instantanés radiophoniques. N° I

par Jacqueline Blanc
 


1926 - Les premiers balbutiements.
 

Où l’on voit que l’Algérie a un jour dominé le monde, brièvement mais brillamment. Si, si!

C’est à la maison Colin, simple concessionnaire d’appareils électriques, aidée des amateurs passionnés de l’Amicale de la Radiodiffusion (une centaine de membres au départ, 400 l' année d’après…), que revient le mérite d’avoir organisé les premières émissions radiophoniques en Algérie.

Le gouverneur général de l’époque, Monsieur Violette, ne pouvant pas rester indifférent à cette initiative privée, décidait de faire assurer des émissions de radiodiffusion régulières et en confiait l’exécution aux services techniques des PTT, histoire d'officialiser et bien entendu de contrôler les choses.
Le 26 avril 1926 le petit émetteur mis à disposition du Gouvernement Général par la maison Colin transmettait ses premières ondes et émissions officielles.

Radio PTT Alger était née !

Bien sûr les émissions ne sont pas en continu, pour l’instant il s’agit seulement, tous les jours à 17 heures, d’un bulletin avec  les nouvelles du jour, les cours de la bourse, les prévisions météorologiques pour l’agriculture et avec également  une petite partie musicale. Les lundis et jeudis soir sont consacrés à des extraits de pièces de théâtre, des concerts, ou accueillent les artistes locaux et ceux de passage à Alger. Ces émissions ont un succès extraordinaire dès le début, les heureux possesseurs d'un poste TSF n'hésitant pas à partager leur privilège avec voisins et amis.

Cette collaboration étroite des passionnés de l'Amicale et de l’administration permet de doter immédiatement les services des PTT algériens d’un poste de 5 KW. Installation mise en service le 22 juin 1926 au Fort des Arcades du Jardin d’Essais.
L’unique studio quand à lui est situé rue Berthezène, l' Amicale de la Radiodiffusion est locataire des lieux pour un prix minime et comme ses moyens sont vraiment faibles, puisqu’elle met de côté toutes les subventions afin de s’équiper de moyens techniques plus performants, les artistes qui se produisent à l’antenne le font toujours gracieusement.

 

 
  Vous avez dit bigrille ?

 

La bigrille, le C119 et le Super …

Un émetteur, un studio, du théâtre, des nouvelles… Oui, bon !!! Et l’auditeur dans tout ça ? (on disait alors le sans-filiste) sur quoi reçoit-il les émissions ? En 1927 nous apprenons dans un article de L’Echo d’Alger qu’il existe plusieurs types de récepteurs TSF, « Téléphonie Sans Fil ».

Sans fil peut être mais avec DES fils partout !!!

Pour brancher antennes, lampes, bobines, condensateurs, batteries et j’en passe. La TSF n’est pas très décorative dans le salon, sans compter les inévitables fuites d’acide (d’ailleurs à cette époque la TSF est très rarement dans le salon et pour cause…).
L’Echo d'Alger avait donné quelques mois auparavant les plans de montage de plusieurs types de récepteurs et se félicite de voir le succès qu’ils ont eu auprès des amateurs et des industriels.

La bigrille :
le poste le plus économique, à une ou deux lampes bigrille (??? !!! les initiés comprendront !!!) est très en faveur chez ceux qui ne peuvent consacrer de grosses sommes à la TSF. Dans les bleds les plus reculés on peut recevoir jusqu’à quinze stations européennes. Et alors tenez vous bien : on nous dit qu’il fait la joie de ceux qui veulent se défaire du souci des accus et de la batterie du potentiel plaque !!! Cinq piles sèches ordinaires ou neufs éléments Leclanché, filament et plaque suffisent (Aaah….j’en reste pantoise !).  Bref, il semblerait que ce soit la radio du bricoleur. C’est la maison Colin (encore elle) qui a mis au point et construit en série les « merveilleux » postes bigrille vendus en Algérie.

Le C119 :
le « fameux » C119 s’impose de plus en plus, lentement mais sûrement. Quatre lampes : une haute fréquence, une détectrice à réaction, et deux basse fréquence dont le montage permet de recevoir soit : sur les deux premières lampes pour l’écoute au casque, ou sur 3 ou 4 lampes pour écoute par haut-parleur (là, j’ai tout compris !). C’est le bon récepteur moyen facile à manier et d’un entretien pas trop onéreux

Le Superhétérodyne :
Pour les plus aisés, la meilleure audition en haut parleur. Ni antenne, ni terre, juste un simple cadre (les initiés comprendront aussi !). Bref, c’est le poste qui fait chic et qui permet d’épater les invités et les voisins. Mais tout le monde ne peut pas mettre 4 à 5000 francs (de l'époque) dans son équipement …


le C119

 


Et où achète t-on tout ça à Alger?
 

A la maison Colin bien sûr, 12 rue Dumont d’Urville (il existait toujours une maison Colin en 62 ! ), c’est elle qui a mis au point les premiers postes bigrille vendus en Algérie. « On les imite, on ne les égale pas » !!! C’est aussi elle, on l’a vu plus haut, qui a mis à disposition des amateurs et des autorités le premier émetteur de Radio Alger.
Pathé Radio
 : 8 rue Dumont D’Urville, qui « met à la disposition des amateurs et des profanes, les plus récents appareils et toutes les pièces détachées. Sur demande ses techniciens se rendent gracieusement à domicile » (heureuse époque !).
De Peretti
constructeur radio électricien 22 rue Sadi Carnot « appareils de TSF, les meilleurs aux meilleurs prix. Dans votre intérêt consultez le 

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L'Algérie, comme le reste du monde, se passionne pour la TSF.

Un peu partout des Radio-Club organisent des soirées de vulgarisation avec conseils techniques pour néophytes et amateurs confirmés. On y vient se tenir au courant des évolutions de matériel, des nouveaux montages possibles, des petites astuces pour avoir une meilleure réception au moindre coût...

Les journaux ont régulièrement des articles sur l’actualité sans-filiste, articles très techniques ou petites chroniques locales où l’on apprend par exemple que le sympathique M. Honorat, propriétaire de l’hotel Excelsior à Constantine, a été le premier à faire profiter ses clients de l’audition de radio-concerts.

On se passionne mais aussi on s’inquiète !

L’émetteur du Jardin d’Essais est de faible puissance face à l’évolution technique en Europe, les passionnés en ont assez de mieux recevoir les radios étrangères que la leur. On demande à la métropole de s’intéresser au problème : « personne, et les pouvoirs publics encore moins que quiconque, n’ignore plus l’intense propagande qui est faite par certaines puissances qui voient en la TSF le plus merveilleux, le plus prodigieux, le plus rapide des moyens de diffusion de la pensée, moyen qui se moque des frontières… »
En 1930 à l’occasion du centenaire, l’amicale de Radio-PTT-Alger obtient donc un poste de 12,5 KW installé aux Eucalyptus. 
La puissance de cet émetteur permet alors de dominer tous les postes existants, son rayonnement dépasse les 5000 kilomètres et on peut même quelquefois entendre Radio Alger jusqu’à ce que l’on appelle alors l’Indochine, c’est dire !!!
Cette installation technique ainsi que la belle tenue des programmes met l’Algérie au premier plan de la radiodiffusion, mais (ne nous réjouissons pas trop) pour une courte durée seulement, en raison de la course au développement des postes émetteurs de par le  monde.

 

La « couverture » du voyage présidentiel en mai 1930, fut pour Radio Alger l’occasion de démontrer ses capacités et son importance puisque ses auditeurs purent suivre presque toutes les étapes du voyage en direct.
Salves des navires de guerre pour l’arrivée du président Doumergue,  fêtes hippiques de Maison Carrée avec fantasia, course de chameaux et musiques traditionnelles, discours, retransmission de concerts (et, pour la première fois en Afrique du Nord, les concerts Lamoureux), revue navale, match de foot, cérémonies diverses... 
En une semaine, 22 heures de retransmission en plus des programmes habituels, UN RECORD pour l’époque !!!

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le studio de la rue Berthezène et le speaker vedette André Hugues (1936).

 


1936 :
Au 51 de la rue Michelet on sait tout sur la radio et on le fait savoir
 !

Dix ans plus tard, la radio est entrée dans les mœurs et l’intérêt du public est tellement vif que le premier magazine de la TSF voit le jour.
C’est une publication mensuelle très moderne, de grand format, comportant de superbes photographies, qui a pour but de parler de tous les domaines de l’activité radiophonique, d’informer en détails sur certains programmes, d’être également un lien entre la radio et ses auditeurs et d’en présenter les collaborateurs (d’ailleurs, comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi même, ce sont un peu les mêmes au magazine qu’à la radio…).

Le numéro 1
 a donc le portrait du présentateur vedette André Hugues à la Une, et en pages intérieures un article complet sur lui, avec photos (pantalon de golf et gomina).  Le tour des autres viendra dans les numéros suivants. Les auditeurs « sans-filistes » sont avides de connaître les propriétaires des voix qu’ils entendent régulièrement et aussi de connaitre un peu de leur vie privée. C'est ainsi que nous apprenons que le tout jeune André Hugues sera papa dans une quinzaine de jours.

 

Le même André Hugues avec des célébrités de l'époque

 

 


Dans le même numéro:

Plusieurs pages sur la « vierge de Lutèce » pièce en 4 actes d’Auguste Villeroy programmée pour le 2 janvier à 20h 35 et présentée ici en « avant micro » avec extraits principaux, explications et distribution.

Ce sera du direct bien sûr ! La troupe de théâtre de Radio Alger dirigée par Alec Barthus a un énorme succès.


Henri Defosse  chef de l’Orchestre de Radio Alger (qui compte trente musiciens à temps plein sans compter les occasionnels) présente les futurs programmes de l'orchestre.


Salah Azrour
speaker spécialiste des émissions culturelles arabes de Radio Alger va tenir chaque mois une page consacrée à son domaine où il présente notamment, très belles photos à l’appui, les compagnies musicales et théâtrales arabes ou kabyles qui se produisent à l’antenne (toujours en direct bien évidemment) comme par exemple la célèbre compagnie de l’époque El Moutribia ou la société El Djazaïra Ghernatia.

Le journal propose également un supplément "programmes" de 16 pages et la rédaction conseille à ses lecteurs de s’abonner sans retard pour pouvoir en bénéficier gratuitement.

 


Salah Azrour.
 

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Quand la Commission de la Parole décide qu’on va parler davantage…


Cette commission, présidée par le docteur Plantey, membre du conseil d’administration de la station, a pour but de promouvoir et contrôler les émissions parlées sur les ondes de Radio PTT Alger. C'est-à-dire en fait des chroniques diverses désignées aussi à cette époque par le terme de « causeries ».
C’est ainsi qu’on a désormais multitude de chroniques hebdomadaires  où l'on parle agriculture, arts, cinéma, tourisme, littérature, sports, droit.
Mais aussi des cours d’Arabe et d’Anglais, et des émissions plus originales comme le « quart d’heure de la femme », « les récréations du professeur Cosinus », « l’histoire du vieil Alger » et «  les bruits d’ailes et de moteurs »  émission sportive de Roger Timsit et Paul Feminier.
Tous les quinze jours : causeries vétérinaires et culinaires, cours de photographie, critique de disques, tourisme saharien.

Fréquemment, des lettrés arabes viennent aussi faire des «causeries » pendant les entractes du «concert de musique orientale», émission quotidienne présentée par Salah Azrour, qui a succédé en 1932 au créateur de ladite émission, Omar Guendouz .

On parle donc beaucoup sur Radio PTT Alger. Pourtant il n’a pas été facile de trouver tous ces bavards, Alger ne regorgeant pas de chroniqueurs spécialisés.
Et puis il parait qu’ici, il y a l’accent !!!!
A tel point qu’en 1936 il y a en projet une émission dont on ne sait au stade actuel des recherches si elle a effectivement vu le jour, émission de diction « destinée entre autres choses, à redresser certains accents locaux franchement défectueux… »

Défectueux ? Ah bon ? Pourquoi ???

A suivre…


 

 

 

  
le superhétérodyne

 

Merci à Jean-Claude Jardine pour les photos de vieux postes et aussi pour ses explications techniques.

Son site http://perso.wanadoo.fr/tsf/index.html