Daguerre
Malika


par Jacqueline Blanc



   

   Longtemps, lorsque je sortais mes photos de classe pour raviver mes souvenirs, j'ai su exactement qui était qui. Et puis, les années passant, un jour, j'ai sorti les photos et j'ai hésité... La petite fille s'appelait-elle Malika? Ou bien Dalila? Fadela peut-être... Je n'étais plus sûre du tout. Plus sûre non plus de son visage...

Pourtant, nous avons commencé à remonter la rue de Mulhouse ensemble, sans doute dès la maternelle de madame Perrier, c'était en 1958, 59, à l'école de la rue Daguerre.
 Nous remontions, tout un troupeau de petits accompagnés par des grands, surtout des grandes d'ailleurs, dont Hélène la fille de nos voisins, l'amie inséparable de mon frère, ma presque soeur aussi, tant elle était présente dans ma vie. Je m'arrêtais toujours à notre immeuble, nous nous quittions avec un signe de la main. La petite fille s'éloignait vers le haut de la rue, un endroit qui me paraissait lointain et mystérieux, je n'y étais jamais allée.

     Aujourd'hui, tout se noie dans une espèce de brouillard, l'école, la rue, l'appartement, les magasins, les gens. Seuls quelques détails ressurgissent, et quelques figures comme celle de Hamou l'épicier, qui m'appelait sa princesse. Le balcon d'où je regardais passer les danseurs noirs avec leurs tambourins, et aussi le marchand d'zhabits. Je l'entends encore crier dans la rue ce qu'à l'époque (et même encore maintenant) je ne pouvais écrire que phonétiquement (marchand dzabi, marchandzabi !), et c'était, je ne sais pourquoi, un évènement qui me remplissait de joie. Maaarchand d'zhabiiiiiits... Je n'ai d'ailleurs jamais su en quoi consistait son métier. Je n'ai compris que fort tard qu'en fait il s'agissait d'habits et non des premières notes d'un opéra. Il vendait ou achetait des vêtements, je ne sais ni comment ni à qui (peut être un des "grands" d'Esmma ! aurait la réponse ?).

     Un jour nous aussi sommes devenues des grandes, des grandes de sept ou huit ans. Hélène et les autres étaient parties au lycée, la petite fille et moi nous rentrions parfois seules, nous papotions en marchant, je ne me souviens pas trop de quoi, des secrets de filles sans doute, je l'ai dit tout est devenu flou, les détails se sont estompés, seul l'essentiel est resté.

     Pendant toutes ces années je suis revenue régulièrement pourtant, par le pouvoir magique de la pensée, j'ai refait mille fois le chemin de l'école, petit fantôme errant sur les lieux de son enfance désormais interdits.

     Dans la cour de récréation, sous le préau, on jouait ensemble aux osselets, je n'étais pas très habile et la petite fille m'apprenait à les tenir en équilibre sur le dos de la main (J' avais gardés précieusement ces osselets, comme mes souvenirs ils se sont égarés...).

     Un jour, c'était en 61, la petite fille est remontée seule. Le lendemain, elle ne m'a pas parlé non plus, j'ai cru qu'elle était fâchée contre moi. Alors, je l'ai suivie en courant, essoufflée à cause du lourd cartable. Je lui ai demandé pourquoi, elle a continué tête baissée, l'air furieux, muette. J'ai insisté, elle s'est alors retournée et m'a dit ce que personne dans ce monde ne devrait jamais avoir à entendre, ni à dire, des inventions de grands, de méchants, que nous les enfants ne devrions jamais prononcer si la vie ne nous forçait à le faire : "Tu es française, je suis arabe, et c'est la guerre. C'est tout."

     Elle s'est retournée, me laissant là, abasourdie. Je l'ai regardée s'éloigner et j'ai continué seule à remonter la rue de Mulhouse, avec un poids sur le coeur bien plus lourd que tous les cartables du monde.

     J'avais mille ans tout à coup.

     Esmma ! est un lieu magique et précieux, hors du temps, où on peut finir de vivre une enfance interrompue et c'est une chance incroyable pour nous que des gens l'aient inventé. Si la petite fille se reconnaissait, voyait les photos, qu'elle vienne  y faire un tour.

Voici maintenant plus de quarante ans que je remonte la rue de Mulhouse. Et toujours avec elle.

 

Jacqueline Blanc. 2003




Jacqueline est née à Alger, clinique Solal (oui, avenue Claude Debussy, anciennement avenue de l'Oriental). Ses grands-parents résidaient à l'angle du boulevard Victor Hugo (au dessus de la pharmacie de madame Meymat), et ses parents habitèrent successivement rue de Mulhouse puis rue du Docteur Trolard. Son père avait un restaurant, "Le Livradois", rue Louis Roumieux (partant de la rue Michelet, elle montait parallèlement à l'avenue Claude Debussy avant de la rejoindre). Jacqueline se souvient d'avoir fait sa communion privée à Saint Charles (en 1961 croit-elle). Et plein d'autres jolis souvenirs, fugaces mais si prenants, comme peuvent l'être ceux d'une petite fille qui quitta Alger à l'âge de neuf ans. Ceux et celles qui l'auraient connue peuvent se metre en relation avec quelle par l'intermédiaire d'Esmma !



Le bas de la rue de Mulhouse (rue Henri Dunant depuis l'indépendance), elle part
de la place Lyautey (aujourd'hui Maurice Audin). A droite, le Tunnel des facultés.
Nous ne savons pas à qui attribuer cette photo, aussi que son auteur veuille bien,
s'il la voit, nous indiquer s'il nous autorise à l'utiliser. D'avance, merci.



Juste un mot sur les marchands d'habits : ils achetaient les vêtements dont les gens ne voulaient plus. En échange d'un quantité conséquente de frusques dont elle se débarrassait, la ménagère pouvait, dans l'attirail que tranportait le marchand, choisir un "cadeau", en général un ustensile de cuisine, écumoire, louche, moulin à légumes... de valeur évidemment proportionnelle à la quantité d'habits cédée. C'était très apprécié, et ils étaient de redoutables concurrents du Secours Catholique, qui, lui, en contrepartie ne donne rien, sinon bonne conscience.

Notons qu'en ce temps, il était non seulement admis mais d'usage courant que par exemple je récupère les vêtements devenus trop petits de mon cousin, puis que ce soit mon petit frère qui en hérite à son tour, et qu'enfin, encore en bon état (car ils étaient solides, on faisait du développement durable sans le savoir, et y'avait intérêt à en prendre soin !), ils aboutissaient dans le giron du marchand d'habits.

Celui-ci remplissait aussi une seconde fonction sociale non négligeable, celle de père fouettard dont les mères énervées menaçaient leurs gosses trop remuants. "Hein que tu vas l'emporter, Ali ?". Mine effrayée du gosse en contemplant l'énorme baluchon. Ali répondait d'un sourire à la fois géné et approbateur, un peu dépassé par cette mission virtuelle dont la maman et cliente l'investissait, lui qui n'avait d'autre ambition que de changer l'aluminium en tissu.

"Le marchand d'habits y va venir te chercher !". J'aurais dž réfléchir... Qui aurait accepté d'échanger contre moi un paquet de vieilles frusques ?

Mais nous devrions avoir bientôt le texte d'une "grande" à ce sujet.

Gérald, mai 2003.