UNE ETONNANTE HISTOIRE


Petit conte métaphysique sans prétention, 
avec rebondissements inattendus,
sur les bizarreries du Hasard.
*
Si tant est que de Hasard
il s'agisse...

*


"Il n'y a point de Hasard." Voltaire (Zadig)
 


Comme beaucoup, je m’étais juré JAMAIS.
Et puis, après des recherches généalogiques en début de ce  siècle, j'ai pris conscience de ce qui me liait à mon pays natal: cent vingt-six ans d'histoire commune. Ce  n’est pas rien. CENT VINGT SIX ANS !
- 1836 :  mon premier ancêtre, Italien de Gênes, arrive dans la région d'Oran.
- 28 juin 1962 : deux valises et un bateau….direction l'Amère Patrie.

 


Un bateau...

 

Je disais « jamais »,  puis un jour je me suis mise à rêver d'un retour en bateau, comme du rembobinage d’une bande vidéo. Rewind ! On retourne en arrière …
Mais c'était un rêve impossible !
Depuis cet exil déguisé en retour, l'année de mes neuf ans, en rêve j'arpentais les lieux de mon enfance, pour n'en oublier aucun détail, aucun nom. Il me semblait que tout cela resterait à jamais dans un petit coin de ma mémoire, comme un trésor précieux qu'un seul contact avec la lumière et la réalité pouvait détruire à jamais.

Et puis, avec Internet et surtout Es'mma, j'ai découvert que ce que j'éprouvais seule dans mon coin n'était pas une maladie qui m’était propre, mais était partagé par beaucoup de ceux qui avaient la même histoire. D'une manière inattendue, la virtualité du Net redonnait une réalité aux lieux...
Mine de rien je faisais une partie du chemin, sans m’en rendre compte.

Un jour, dans le groupe des amis Esmmaïens, est arrivé Yves le Magicien. « Vous en avez rêvé, je peux vous aider à réaliser votre rêve, et vous ne serez pas déçus !». Il nous parle des voyages-retour qu'il organise depuis longtemps. De l'accueil, des émotions. Ces voyages, c'est sa façon à lui de retisser peu à peu des liens entre ceux de là bas et ceux qui sont partis malgré eux, et sa façon à lui de soigner les grands malades que nous sommes tous un peu.

Le rêve de retour devient tout à coup plus accessible. Sa réalisation une évidence.

 

 

 
cliquez sur les photos pour les agrandir.



E la nave va...
(mai 2006).


La décision est prise un peu comme sur un coup de tête, comme malgré moi. Je pars.
Et je pars en bateau !
Jusqu’à la dernière minute, je n’arrive pourtant pas à y croire. D'ailleurs, beaucoup sont dans le même état d'esprit, est-ce bien réel tout ça ?
On sera à Alger dans moins de 24 heures ? Pincez moi ! Suis-je bien éveillée ?
Hélène, que je considère presque comme ma sœur, puisque j’ai passé mes huit premières années à ses côtés, dans le même immeuble de la rue de Mulhouse, n’y crois pas non plus. Non, Hélène tu ne rêves pas, on rentre chez nous.

L’ambiance est à la bonne humeur.
Yves nous réunit dans le salon du bateau pour les présentations. Une femme s’avance et demande si elle peut se joindre à nous : Fatiha. Elle nous parle d’elle, de nous, de l'Algérie, elle est drôle et intéressante. C’est une très belle rencontre Fatiha, elle nous souhaite un bon retour chez nous. Elle nous souhaite de faire la paix. À bord, beaucoup d'autres gens ont l’air content pour nous.
Nous voguons sur une mer d’huile. La nuit est bonne.
Le lendemain nous guettons la terre. Ca y est, elle est en vue ! Nous serons à Alger dans un peu plus d’une heure.
Pincez moi !

Yves a négocié pour nous la possibilité de monter sur le pont, à l'avant du bateau, pour l'entrée dans la baie d’Alger. Le capitaine est bel homme, nous le remercions pour cette faveur qu’il nous fait, c'est un beau cadeau.
Imaginez un peu la discrétion d’un groupe de Pieds Noirs qui rentrent au pays. Ça plaisante et ça parle fort de tous les côtés, ceux qui avaient perdu l’accent le retrouvent peu à peu.
La côte se dessine un peu mieux, le bateau s'avance vers le port.
Un grand silence se fait tout à coup. Chacun est entré en soi pour vivre cette arrivée. Chacun son retour, chacun ses souvenirs. Ça renifle un peu partout.
Les trois sœurs Odile, Christine et Hélène se serrent l'une contre l’autre avec Marie qui veut connaitre le pays de sa maman. Pour elles, c’est un retour quarante quatre ans après, jour pour jour. 6 mai 1962 - 6 mai 2006, drôle de hasard !
Hasard ?
Je n’arrive toujours pas à réaliser que je suis à Alger.
JE SUIS À ALGER !!!!

 


Avec Hélène sur le pont du Tarik ibn Zyad

 

 


Un mini-bus. Les rues d’Alger jusqu’à l’hôtel, la blancheur de la ville, le ciel bleu...
De ma chambre, j'ai une vue magnifique sur les escaliers et les jardins qui descendent en cascade du bâtiment du gouvernement jusqu'à la mer. Ma mer...
Que c’est beau Alger.

Chacun part de son côté vers ses souvenirs et chaque soir nous nous retrouvons à l’hôtel pour le dîner. Chacun son anecdote, son étonnement face à l’accueil reçu dans son quartier, dans les magasins, ou simplement par des passants dans la rue. Je savais la chaleur de cet accueil, on m'en avait parlé, mais je ne l' imaginais pas à ce point !
Je retrouve deux camarades de classe. Avec l’une d’elles Hassiba, nous allons voir notre ancien quartier et notre école de la rue Daguerre. Souvenirs, souvenirs…
Hassiba est sportive, j'ai du mal à la suivre.
C'est un bonheur intense d'être ici et puis en même temps quelque chose de tout naturel, comme si je n'étais jamais partie.

Une sensation que je n'ai jamais éprouvée nulle  part.

Le lendemain, virée en taxi pour prendre quelques photos : la clinique Solal où je suis née, le restaurant paternel, c’est toujours un restaurant mais il n’ouvre que le soir me dit mon chauffeur. Dommage j’aurais bien voulu voir l'intérieur.
Puis c’est la rue Michelet.
Je monte les escaliers de l’immeuble où mes grands-parents vécurent plus de trente ans. Mon cœur bat la chamade pour la première fois depuis mon arrivée. Les noms reviennent au fur et à mesure que je monte les escaliers. Balaguer, Elghozi, Ayme la famille de mon parrain, Ardizio ma marraine, Escornel cette vieille dame qui me paraissait avoir 100 ans. Enfin, la porte...
Je manque de souffle, ce ne sont pas seulement les étages.
LA POIGNEE DE LA PORTE !!!

C'est un choc. C’est comme si cette poignée ronde, en laiton ou cuivre ciselé, était restée imprimée dans ma main. Je la caresse, la serre, essaie de la tourner.
J’attends quelques instants. Les larmes montent. Je me décide à sonner, mais pas de réponse. Seul un petit chat miaule, je suis contente qu’un chat habite ici. C’est plutôt sympathique.
Je reste là, un peu hagarde, à tripoter ce banal objet métallique comme s'il avait le pouvoir de me faire basculer dans un espace-temps révolu.
Il en a le pouvoir.  
Là, derrière, il y a ma Grand-Mère, mes jouets, un faitout plein de moules marinières, le petit néflier sur la terrasse, les persiennes fermées dans la chambre de Nanou, l'oncle que je n'ai jamais connu, mon Grand-Père qui écrase sa cigarette dans le pot du rosier alors qu’il sait qu'il va se faire engueuler encore une fois.
Devant cette porte fermée et tout ce qu’il y a derrière de souvenirs, je craque. Je me mets à pleurer, assise sur une marche. J’espère que personne ne va arriver maintenant, pour pouvoir rester un peu ici. Mon enfance n’a jamais été aussi présente, elle est là, juste derrière la porte…
J’ai neuf ans… parfois, je vais dans la buanderie sur la terrasse, j’ai un peu peur, la pièce est sombre et il y a tout un bric à brac, des bassines, des planches à laver, des outils, des vieux jouets … un lapin bleu en peluche tout pelé d’avoir été trop aimé…
Le mercredi soir je dors ici, c'est quasiment la terreur dès que retentit le générique du feuilleton d'Alfred Hitchcock et que sa silhouette rondouillarde se profile sur l'écran, mais je ne bougerais pour rien au monde, j'aurais encore plus peur dans mon lit...

Le jeudi matin, quand je me lève, ma Grand-Mère est dèjà dehors sous la tonnelle à éplucher des légumes pour midi ou à soigner ses plantes, les persiennes sont fermées et dans la pénombre des journées d'été la porte fenêtre donnant sur la terrasse semble un puits de lumière.
Une porte s’ouvre sur le palier. Non, ce n’est pas ma marraine, c’est une jeune femme. Je lui demande si elle connaît les habitants de l’appartement, si elle sait vers quelle heure ils rentrent. Non, non, elle ne sait rien, referme la porte.
Je reste encore quelques instants et me décide à redescendre. Je me promets de repasser dans les jours qui suivent. Je veux demander au propriétaire de racheter cette poignée de porte.
Je n’en ferai rien.
Pas le temps, trop de choses et de gens à voir, mes camarades de classe Malika et Hassiba retrouvées peu de temps auparavant. Après tout, les liens que je (re) tisse avec elles sont plus importants que les lieux du passé ...
Mais je terminerai ce court séjour avec une sensation de manque, une envie terrible de revenir. Pour les gens, pour les lieux, pour l'appartement…





De retour à Paris je raconte, je digère mon séjour, mon retour, j'en fais le bilan. Et je rêve... parfois tout haut.
Dans la catégorie des choses impossibles qu'on ne peux pourtant pas s'empêcher de rêver, entre l'ile déserte, gagner au Loto et apprendre à faire du roller, (vu mon sens de l'équilibre, ça restera toujours du domaine du rêve...) il y a "Et si j’avais un appartement là bas..." Je rêve, je rêve... parfois je regarde les petites annonces.. .
On a tous un endroit précis sur cette Terre où l'on sent qu'on est VRAIMENT chez soi. Pour moi, c’est cet appartement où vécut ma famille, même si je n'y ai passé que quelques brèves années d'enfance.
Seulement, cet appartement d'aujourd'hui ne pourrait sûrement pas être celui là.
Rêve ma fille, rêve... mais pas trop quand même...




Bis repetita: (Septembre 2006)


Quatre mois. Je n’ai pas pu attendre plus pour revoir ma ville. Cette fois, les choses sont plus banales, plus naturelles, il n'y a pas la magie du bateau. Je réalise que ce pays, resté innaccessible si longtemps, n'est qu'à deux heures de Paris...
Gérald, notre hôte à tous sur ce site, est aussi de ce voyage (toujours organisé par Yves), il connaît Alger comme sa poche et me sert de guide à plusieurs reprises.

Nous passons plusieurs heures dans le magnifique cimetière de Saint Eugène à prendre des photos et je retrouve la tombe de mon oncle que je n'avais pas réussi à localiser la première fois.

Comme début mai, je revois mes copines, Hassiba et Malika et aussi Dalila qui s’est manifestée récemment. Les retrouvailles ont lieu à Hydra dans un restaurant sympathique, entre filles.



Tipasa : les ruines et la mer.

 

Avec le groupe,  nous passons toute une journée à Tipasa, Cherchell, au tombeau de la Chrétienne. En 61, avec mes parents et mon frère, nous avions suivi un itinéraire à peu près semblable. 
À Zeralda où tout a beaucoup changé, nous restons un moment sur la plage.  J'ai un gros coup de blues, l'impression douloureuse d'avoir vraiment perdu quelque chose à ne pas grandir près de cette mer...
Toujours au bord de la mer à Aïn Benian (ex-Guyoville) je passe une soirée sympathique dans la famille d'une de mes amies.

Il fait beau. Nous nous sentons chez nous.
Un soir, avec Yves, Gérald et Dahmane, un ami d'Yves, nous sommes à la terrasse d’un café devant la Grande Poste, nous rêvons tout haut. Eux aussi se disent que ce serait vraiment bien d’avoir un appartement à nous, ici, dans nôtre quartier, Dahmane nous renseigne sur les loyers.
Rêve, rêve ma fille...
La veille du départ, je me décide à retourner voir si cette fois il y a quelqu'un dans l'appartement de mes Grands Parents. Toujours personne. Pas même le petit chat. Un peu déçue, je note le nom des propriétaires, il est gravé sur une petite plaque de cuivre, exactement la même que celle où pendant plus de trente ans a été gravé celui de mes grands parents.
J'écrirai, pour la prochaine fois...


 



 

***

 

J’avais peur que le retour ne tue ce pays fantasmé que je m'étais fabriqué depuis l’enfance, il n’en est rien. Je peux lui superposer la réalité d'aujourd'hui, le tout fait un mélange unique en son genre sans doute. Un pays que je n'habite plus mais qui m'habite. Un pays virtuel,  devenu aussi une réalité accessible.




Paris, novembre 2006 :
Heureusement, j'ai un coeur à peu près en bon état...

 
Yves est parti repérer les lieux pour un prochain voyage dans le Sud. Je l'ai chargé d'un cadeau pour un ami qui m'est cher et qui vit à Biskra.
A son retour, coup de fil. Il m'informe qu'il a transmis mon cadeau, et qu'il en ramène un pour moi. Et puis, il faut qu'il me parle de quelque chose. Hier soir, il a dormi à Alger, il nous a trouvé un appartement où on pourra aller quand on voudra. Le propriétaire habite Paris et veut bien que nous y allions de temps en temps. Yves vient d'y passer la nuit.
Incroyable. Yves est un rêveur pragmatique et efficace.
Et puis sautant du coq à l'âne, il veut savoir ou habitaient mes grands parents.
Je ne vois pas très bien pourquoi il me demande ça.
Il semblerait que cet appartement soit dans le même immeuble.
Non, pas possible !!!
Il me précise l'endroit... oui, oui c'est bien ça. Incroyable ...
Et puis là, tout à coup je ne peux plus parler, l'émotion est trop forte. Cet appartement, celui dont il a les clefs, où je peux aller demain si je veux... C'EST CELUI DE MES GRANDS PARENTS.
En écrivant ces lignes, j'ai encore du mal à y croire. L'appartement où a grandi ma mère, où est mort mon oncle, où est née puis morte ma soeur, qui a vu le mariage de mes parents, mon baptème, mes premiers pas, mes Noëls, les jeudis de mon enfance, cet appartement qui a lui seul concentre autant de mon histoire, comment est ce possible ? 
Mon coté agnostique en prend un coup. Tout à coup, la balance se met à pencher fortement d'un côté.
"Le Hasard, cet homme de paille de Dieu" disait Marguerite Yourcenar.
L'homme de paille du Hasard en tout cas, je crois que c'est Yves !

 

 
Yves Jalabert à bord du Tarik


Voilà mon rêve servi comme sur un plateau, je n'ai plus qu'a prendre une clef et un billet d'avion.
Mais chose étrange, je ne sais pas si j'aurais un jour le courage d'aller franchir cette porte ...
 

 

Paris, février 2007.