Par Jean et Edmond BRUA

 

    En mars 1959, c’était encore le temps des illusions. À Alger, rien ne devait être trop beau pour célébrer le centième anniversaire du Conseil général, symbole d’une perennité française relancée par la dynamique de mai 58.
   Un titre-drapeau (Rue des Trois-Couleurs), un "générique" d’exception, un parterre de personnalités. De quoi se souvenir longtemps du spectacle monté à l’Opéra d’Alger pour l’événement : à la plume, Edmond Brua; aux pinceaux, Sauveur Galliéro ; à la partition, Léo-Louis Barbès, aux commandes : Henri Cordreaux (mise en scène), Gontran Dessagnes, Ferguen Boudjema (orchestres), Mona Gaillard (chorégraphie). Sur scène et dans la fosse, le gratin des comédiens, danseurs et musiciens locaux.
   Pour les fidèles d’Es’mma, nous avons retrouvé des témoignages particulièrement évocateurs de l’événement.
   D’abord, le synopsis de la revue, de la main de son auteur, Edmond Brua. Ensuite, plusieurs photos de presse et documents sur cette soirée de gala, présidée par le délégué général de l'époque, Paul Delouvrier, et sur son sujet : la fameuse rue des Trois-Couleurs, que peu d’entre nous ont connue vraiment, avant sa démolition en 1945, en même temps que la plus grande partie du quartier dit "de la Marine".   Sur les raisons qui ont fait baptiser ainsi cette rue du très vieil Alger, il y a controverse.
   Dans son texte de présentation, Edmond Brua y voit un hommage au rétablissement du drapeau tricolore après la chute de Charles X, peu de temps après la prise d’Alger.
   Le peintre Fernand Arnaudiès   a une explication plus prosaïque. Selon lui, ce nom aurait pour origine le balisage par craies de couleur adopté par les autorités militaires pour s’y reconnaître dans les rues laissées sans nom par les Turcs. La rue devrait donc son appellation patriotique à un hasard qui la plaçait sur trois itinéraires de couleurs différentes.

J.B.

 

      Sauveur Galliéro auteur des décors et illustrateur du programme, était un ami très proche de Camus.
Ce dernier disait de lui qu’il lui avait fourni le modèle de Meursault, le personnage central de L’Étranger.

" Esquisses anecdotiques et historiques du Vieil Alger".  Editions A. Barthélémy, Avignon 1990.


 
Sur ce plan d’Alger datant de 1888, la rue des Trois-Couleurs est indiquée en rouge.



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 En remontant la rue des Trois-Couleurs
 
Synopsis du spectacle par l’auteur, Edmond Brua

    "Rue des Trois-Couleurs". Titre trois fois évocateur…
Dans un passé récent, c’est le nom d’une artère étroite — presque une ruelle, grouillante et pittoresque, mais assez sordide — du quartier de la Marine qui va disparaître sous la pioche des démolisseurs.
   Des images surgissent : le "Restaurant Marseillais", avec ses serveurs aboyants et ses plats à un franc qui s’empilaient comme des soucoupes. Le cinéma "La Perle", avec ses films à épisodes est ses westerns héroïquement restés muets, son parterre de yaouleds hurlant à la poursuite des bandits, sa galerie de braves gens et de mauvais garçons, son écran traversé par l’ombre en surimpression du shérif de Bab el Oued, son piano désabusé… Les "Bas-Fonds", singeant le bouge à s’y méprendre, avec leur squelette au sexe clandestin, pendu derrière la porte d’entrée, leur guillotine en réduction, leur faune empaillée — et l’autre…
   Telle apparaissait la rue des Trois-Couleurs il y a moins de vingt ans : une Cour des Miracles, une vieillerie fripée, effilochée, décolorée, une loque aux cent teintes douteuses dans un quartier insalubre où se glissaient pourtant, aux heures silencieuses de la sieste et de la nuit, les souffles vivifiants de la mer et du passé…
   Remontons un siècle en arrière et  voici la rue des Trois-Couleurs claquant comme un drapeau au vent et au soleil d’Alger. C’est le décor de notre premier tableau. Rue administrative, rue bourgeoise, rue marchande, transition entre le "Vieil Alger" barbaresque et l'Alger neuf de Louis-Philippe et du Second Empire, dont la rue Bab-Azoun est le plus bel ornement.
   Nous y verrons un journaliste fureteur et (prudemment) caustique, un milicien (territorial de ce temps-là) qui prend ses aises après une nuit de garde au lointain Ruisseau, un bourgeois prud’hommesque et son intéressant rejeton, des Provençaux exubérants qui débarquent du paquebot (à hélice !), un interprète cérémonieux et une foule bigarrée de civils et de militaires…
   Tout le monde prendra contact par des répliques animées et amusantes, comiques même — disons le mot —coupées d’intermèdes folkloriques. Ainsi se dégagera une évocation vivante et précise de l’Alger d’il y a cent ans…
   Le second tableau nous transporte dans les salons de la préfecture, place Soult-Berg, où une réception officielle déroule ses fastes en l'honneur du Conseil général récemment créé. Des personnages illustres, célèbres ou, plus simplement, connus ne dédaigneront pas d’y prendre la parole : le général de Mac-Mahon (sous son vrai jour : l'étoffe d’un grand chef et la doublure d’un homme d’esprit) ; l'accueillant bachaga Ben Cherifa, qui n’a encore ni lu ni vu Tartarin (et pour cause), mais qui fait des rêves prémonitoires ; le sous-préfet poète Ausone de Chancel, dont quatre vers fameux (de quatre pieds chacun) figurent au Larousse ; le baron Bron, chef de cabinet du préfet, auteur de cantates circonstancielles et organisateur de cotillons ; le très perspicace archéologue mais très myope colonel de la Milice Adrien Berbrugger ; l’illusionniste Robert Houdin qui fait trois tours et puis s’en va…
   D’autres personnages, pour être muets, n’en seront pas moins vivants :  Monsieur le Préfet et Madame la Préfète, le Secrétaire général du Gouvernement et Mme Benoît-Lapaine ; le prestigieux  général Yusuf (en instance de mutation à Montpellier) ; le Président du Conseil général et Mme la baronne de Vialar ; des amiraux, des généraux ; des bachagas, des caïds et, bien entendu, tous les conseillers généraux : MM Sarlande, maire d’Alger, Boissonnet, Boukandoura, Caillebar, Jaubert, Lichtlin, etc… ; l’éditeur Bastide et son jeune neveu Jourdan ; le compositeur Salvador-Daniel (auteur d'un livre sur la musique arabe qui fait encore autorité), dont la sœur Henriette chantera quelques mélodies "orientales" ; beaucoup d'autres encore, parmi lesquels un curieux personnage épisodique et semi-muet : M. Octave Lenègre …
   Nous retrouverons aussi nos connaissances du matin : l’inévitable journaliste et l’impayable milicien transformé en valet de pied…
   Le quadrille "Dani-Dane" — la danse qui faisait fureur à cette époque — terminera brillamment une soirée suprêmement distinguée mais fertile en divertissements de toute sorte.
   Si le titre "Rue des Trois-Couleurs" ne paraît justifié que par le premier tableau de cette évocation, le public ne manquera pas de ressentir sa signification symbolique. Par-delà les lambris d’un salon préfectoral du Second Empire, à travers deux révolutions, il remontera par la pensée jusqu’au jour où les trois couleurs replacèrent le drapeau blanc fleurdelysé, où une rue d’Alger aujourd'hui disparue prit leur nom, où l’Algérie reçut la France qui y est toujours — et y reste.

      E.B. (Alger, 1959)


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Dans une scène particulièrement animée,  l’une des plus célèbres comédiennes
de la troupe de Radio-Alger, Renée Audibert.  Elle joue ici, gestes à l’appui,
une Marseillaise fraîchement débarquée : un rôle bien éloigné de celui
qu'elle interprétait lors de la création de Montserrat, le drame d’Emmanuel Roblès.


 

Alain Gerbi en majordome, un plateau à la main, parmi les beaux messieurs
et les belles dames du bal de la Préfecture, dans le 2e tableau

(Voir plus loin ses souvenirs de cette soirée).

 

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Les musiciens de la fanfare sont les seuls à ne pas être déguisés. Ils sont descendus directement
de la Caserne d'Orléans, où le 9e Zouaves et sa musique tiennent garnison.

 

Le balcon des personnalités. Au premier rang, le Délégué général du gouvernement
Paul Delouvrier entre son épouse (fourrure) et Mme Massu ; à l’extrême-gauche, Pierre Portelli,
directeur de l’Opéra. Derrière, le général Massu, commandant le corps d’armée d’Alger,
et M.Ali Khodja, président de la commission administrative du département.



(Photos Journal d'Alger)



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    Dessin de Sauveur Galliéro pour le programme

     

     

     

     

 

 

 

Acteur d’un soir


Alain Gerbi : "Sans penser au lendemain"

Notre ami Alain Gerbi, qui devait faire une belle carrière dans l’audiovisuel, a débuté à 20 ans à Radio-Alger tout en suivant des cours d’art dramatique. C’est à ce dernier titre qu’il a fait partie de la distribution de "Rue des Trois-Couleurs". Il se souvient avec émotion de cette soirée, et nous livre ses impressions, 47 ans après…

Je me demande encore comment, trois ans avant l'indépendance on a pu faire un tel spectacle… Pourquoi, et qui a pris la décision de mobiliser  tous ces saltimbanques  pour un spectacle unique   qui, en fait symboliquement, marquait la fin d’une époque et dans les faits annonçait une nouvelle ère…
J’avais 19 ans, élève du conservatoire d’art dramatique, et à ce titre, notre professeur Paule Granier nous a proposé de jouer dans ce spectacle…
Oui enthousiaste…
Jouer  sur la scène de l’opéra d'Alger, avec tant de talents confirmés : l’auteur, le chef des décors, le chef d’orchestre,  le compositeur, des comédiens de Radio-Alger, des danseuses de l'opéra… C’était inespéré à mon âge.
J’ai dit oui tout de suite avec ma sensibilité d’"artiste"… mais inconsciemment, vivant depuis 54 à Alger les "événements", selon l’expression de l’époque, je trouvais cela troublant… Mais à 19 ans on prend l’instant de bonheur sans penser au lendemain…
C’est ce que j’ai fait en montant sur cette scène. Et maintenant je fais partie des "historiques" encore vivants qui ont connu cette Histoire artistique mais chargée de symboles…
Je ne veux que me souvenir de mon plaisir — fugace, certes — mais plaisir d’avoir joué… Après tout, à 19 ans,  c’est normal de jouer encore… non ?


Alain GERBI